Jean-Claude Cloutier
Intérêts littéraires : Livre audio, Biographies, Essais, Revues

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François-Albert Angers

Par Jean-Philippe Carlos
(3,0)
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Quand j’ai fait mes études en science économique au tournant des années 1970, je voyais François-Albert Angers (1909-2003) comme un personnage un peu caricatural avec son nœud papillon et ses lunettes épaisses. Il semblait d’une autre époque, soit de celle où l’économie politique n’était pas encore devenue la science économique et s’intéressait aux institutions plutôt qu’aux équations. Dans cette biographie que lui a consacrée l’historien Jean-Philippe Carlos, Angers apparaît plutôt comme un intellectuel de haut niveau et surtout comme un universitaire et un citoyen très engagé dans diverses causes politiques et culturelles. Le livre montre aussi qu’Angers a dû s’ajuster à la transition majeure qu’a connu le Québec, au milieu du XXe siècle, en passant du conservatisme et du traditionalisme au progressisme culturel et social, et du nationalisme autonomiste au sein du Canada à un nationalisme politique et indépendantiste. Ce livre constitue la version éditée d’une thèse de doctorat. Cela transparaît dans l’abondance de références documentaires, dans la répétition fréquente de certaines informations et de certaines idées et dans les longues citations tirées des écrits d’Angers et dans le chapitre un peu soporifique consacré aux luttes fiscales entre Québec et Ottawa au cours des décennies 1940 et 1950. Ces imperfections mineures n’enlèvent rien à la l’intérêt et à la pertinence de cet ouvrage qui sort des oubliettes un intellectuel et une période importants dans l’histoire des idées au Québec. L’étudiant doué Natif de Québec et ayant passé une partie de son enfance à La Malbaie, Angers a eu un parcours scolaire suffisamment remarquable pour s’inscrire à l’École des Hautes Études commerciales (HÉC) en vue de devenir commis-comptable. Il est alors remarqué par Édouard Montpetit et Esdras Minville, les dirigeants de l’École, qui entrevoient pour lui un avenir de professeur universitaire et de chercheur. Inspiré et conseillé par ces deux mentors, il se donne comme but d’aider les Canadiens-français à combler leur retard en matière économique par rapport à leurs compatriotes canadiens-anglais. En conséquence, il renonce à la comptabilité pour plutôt embrasser la science économique. Profitant de la médiation de Montpetit et de Minvile, il obtient une bourse pour poursuivre des études doctorales à la prestigieuse École libre des sciences politiques de Paris. Durant son séjour parisien, il fera la connaissance de François Perroux et d’autres grands noms de la science économique. Il se liera aussi d’amitié avec André Laurendeau qui est lui aussi boursier en France au même moment et le mettra en contact avec l’élite intellectuelle. L’économiste universitaire Comme économiste, Angers s’intéresse avant tout à l’économie appliquée, soit à la solution de problèmes concrets, plutôt qu’aux développements théoriques désincarnés que privilégient bon nombre de ses collègues. Pour Angers, le développement économique n’est pas une fin en soi mais plutôt un instrument au service du bien-être de la communauté. Dans le cas du Canada français, ce développement doit tenir compte des particularités, des valeurs et des traits culturels distinctifs de la nation et il doit contribuer à les préserver. Comme Édouard Montpetit qu’il admire, Angers est un catholique convaincu et il est très respectueux de l’autorité papale. Inspiré par les encycliques Quadragesimo Anno et Divini Redemptoris et par le personnalisme chrétien, il rejette tant le capitalisme que les différentes formes de socialisme. Il préconise plutôt une 3e voie misant sur les valeurs chrétiennes, le coopératisme et le corporatisme. Pour lui, seule cette approche est beaucoup mieux en mesure d’assurer la solidarité des Canadiens français que les modèles individualistes et étatiques du capitalisme et du socialisme. Après avoir constaté les dérives de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, il prendra cependant ses distances du corporatisme. Toujours en accord avec la doctrine sociale de l’Église, Angers est réfractaire à l’ingérence de l’État dans la vie des personnes, des entreprises et des institutions. Selon lui, l’interventionnisme étatique n’est profitable qu’à court terme puisqu’il mène fatalement à l’endettement et à l’inflation. Il voit cet interventionnisme comme une conséquence fâcheuse du keynésianisme, doctrine dont il n’est nullement entiché à la différence de la majorité des économistes dans l’après-guerre. En fait, la pensée d’Angers en matière d’économie et de politiques publiques semble beaucoup plus proche de celle de Karl Polanyi qui, comme lui, préconisait des processus de production et de distribution fondée sur la solidarité communautaire plutôt que sur l’anonymat des marchés et l’autorité coercitive de l’État. Sous l’angle de la carrière universitaire, son intérêt pour le coopératisme l’a peut-être desservi un peu car ce sujet institutionnel l’a laissé en marge du courant de la science économique axé sur les modèles théoriques et les calculs économétriques qui est devenu en grande vogue dans l’après-guerre. L’intellectuel dans la Cité Angers n’a rien de l’intellectuel retranché dans sa tour d’ivoire. Au contraire, tout au long de sa vie professionnelle il contribuera de façon importante à animer et à soutenir des organes de diffusion des connaissances et des idées en plus de s’engager dans des combats politiques s’inscrivant dans sa volonté de préserver la spécificité culturelle du Canada français. C’est ainsi qu’il assumera la présidence ou la direction de la Ligue d’action nationale et des revues L’Action nationale. Par de multiples interventions dans L’Action nationale et dans les médias, Angers prendra le contrepied à la vision unitaire et centralisatrice du Canada proposée par Pierre Elliott Trudeau et ses collègues de la revue Cité libre. Pour Angers, la vision cité libriste exposerait la culture canadienne-française à de trop grands périls. Il prendra aussi le relai d’Esdras Minville pour diriger L’Actualité économique. D’abord destinée au milieu des affaires, ce périodique se réorientera vers un contenu plus scientifique pour devenir la première revue francophone de science économique. Angers sera aussi président de la Société canadienne de sciences économiques. Dans les années 1950, Angers participe à la commission Tremblay instaurée par le premier ministre Duplessis, pour proposer de nouvelles bases fiscales au fédéralisme canadien. La commission préconisera un autonomisme provincial à l’opposé des conclusions de la commission fédérale Rowell-Sirois qui, quelques années plus tôt, avait proposé une plus grande centralisation des responsabilités et des moyens à Ottawa. Quelques années plus tard, toujours méfiant de l’étatisme, Angers se montre fort réticent à l’endroit des réformes majeures de la Révolution tranquille initiée par le gouvernement Lesage. Ayant compris que le recul rapide du catholicisme faisait que ce dernier ne pouvait plus définir l’identité canadienne-française, Angers concentrera ses efforts sur la défense de la place du français dans la société québécoise. Il devient alors président de Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et du Mouvement Québec français. Dans l’Action nationale il prend position contre le « bill 63 » de l’Union nationale et, quelques années plus tard, contre le projet de loi 22 du Parti Libéral du Québec. Il reproche aussi à René Lévesque de trop ménager les susceptibilités de la minorité anglophone. Angers participe activement aussi aux États généraux du Canada français où il prononce un discours remarqué sur le droit de la nation canadienne-française à disposer de son avenir politique. Et puisque cet avenir politique dépend avant tout du Québec, il adopte, à regret, le terme de québécois plutôt que de canadien-français. À la même époque, après avoir longtemps prôné une réforme du fédéralisme canadien, Angers devient franchement indépendantiste. Cela l’amène à s’attaquer à ce que lui paraît être une des faiblesses stratégiques du mouvement indépendantiste, soit l’incertitude quant aux finances publiques et à la vitalité économique d’un Québec souverain. Il publie le résultat de ses travaux dans l’Action nationale. Jacques Parizeau s’en serait inspiré de dans le cadre de la campagne électorale de 1973 lors des discussions sur le Budget de l’An I d’un Québec indépendant. En affirmant sa conviction que l’économie du Québec avait tout pour être prospère par elle-même, Angers aurait aussi, croit Carlos, trouvé un émule en Bernard Landry. Tout en se félicitant de l’option indépendantiste du Parti Québécois, Angers critique la démarche étapiste adoptée par le parti. Selon lui, cette stratégie ne peut mener qu’à un gouvernement trop électoraliste pour porter un message clair en faveur de l’indépendance nationale. Conclusion François-Albert Angers ressort de cette biographie comme un intellectuel n’ayant pas hésité à mettre ses connaissances et ses capacités au service des causes sociales, culturelles et politiques qui lui tenaient à cœur. On ne peut que souhaiter que davantage d’intellectuels s’engagent au même degré dans les débats publics. Il a perdu certaines batailles, mais il a su s’adapter à l’évolution de la société tout en demeurant ferme dans ses convictions profondes. Plusieurs des combats qu’il a menés sont encore d’actualité et dans des bien des cas les événements lui ont donné raison.
Jean-Claude Cloutier a commenté ce livre

Les angoisses de ma prof de chinois

Par Jean-François Lépine
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Vue d’ensemble Jean-François Lépine a passé 4 ans en Chine dans les années 1980 à titre de reporter pour CBC/Radio-Canada, et plus récemment 6 autres années comme directeur des représentations du gouvernement du Québec dans l’Empire du Milieu. Entre ces deux séjours prolongés, il y a effectué des reportages lors des Jeux Olympiques de 2008 à Pékin. Enfin, il suit à distance des cours de chinois avec la professeure évoquée dans le titre de ce livre. S’appuyant largement sur les expériences personnelles de l’auteur, ce livre repose pour l’essentiel sur les observations et les témoignages recueillis par Lépine sur la Chine et les Chinois. Le récit qu’il en fait porte principalement sur les changements survenus entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2020. Il s’en dégage les idées principales suivantes. Le génie de Deng Xiao Ping Les ouvertures au commerce, à l’industrie et aux relations internationales initiées par Deng Xiao Ping après son arrivée au pouvoir en 1979 font de lui un des plus grands leaders du XXe siècle puisque ses réformes ont entrainé en Chine une croissance économique sans précédent dans l’histoire de l’humanité et, par le fait même, tiré des centaines de millions de Chinois de la pauvreté. Certes Deng a commandé le massacre de la place Tian An Men, mais Lépine l’absout en faisant remarquer que Staline, Hitler et Pol Pot ont fait pire. Il note cependant le silence assourdissant que les autorités chinoises ont décrété sur ces événements. Au point que certains jeunes Chinois ignorent ou feignent d’ignorer de quoi on parle quand on évoque ces manifestations et la répression brutale qui a suivi au printemps 1989. La réincarnation de Mao Autant Deng est un héros, autant Xi Jin Ping est un vilain qui a amorcé un virage vers un autoritarisme, une bellicosité et un culte de la personnalité dignes de l’époque de Mao Tsé Toung. Le leadership réactionnaire de Xi illustre à quel point l’insertion de la Chine dans l’économie mondiale a déçu les attentes des leaders occidentaux persuadés que l’émergence d’une classe moyenne y amènerait la démocratie. Depuis l’intégration de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001, le Parti communiste chinois n’a pas desserré son emprise sur la population et les entreprises chinoises. Au contraire, il n’a pas hésité à couper les ailes à Jack Ma, le Jeff Bezos chinois, à fermer sa métropole économique Shanghai pendant des semaines pour y juguler une recrudescence des infections à la Covid 19 et à limiter le temps que la jeunesse peut passer en ligne. À ces exemples du contrôle exercé par Xi sur la société chinoise, Lépine aurait pu ajouter le système de « crédit social » en vertu duquel le gouvernement enregistre les bons et surtout les mauvais gestes de chaque citoyen. En vertu de ce système, le chinois ayant accumulé trop de mauvais points, et donc perdu son crédit, pourrait se voir dénier sa pension de retraite ou perdre son éligibilité à d’autres programmes sociaux. La Chine et les Chinois ont beaucoup à nous apporter Lépine témoigne d’une grande admiration pour le peuple et la culture de la Chine. Il plaide vigoureusement pour que l’on tente de rétablir des relations qui ont été mises à mal ces dernières années. À cette fin, il faut éviter l’indifférence (l’hostilité, quant à moi) à la Harper ou la naïveté à la Trudeau. Lépine invite cependant à une attitude plus ferme à l’endroit des dirigeants chinois et de leurs gestes d’intimidation. Selon lui, on ne gagne rien à continuer de plier l’éChine ou l’épine. Après tout, les Chinois ont besoin de nous, de notre marché, de nos ressources, de notre expertise, de notre appui dans certains dossiers mondiaux. En retour, ils ont aussi beaucoup à nous apporter au plan des échanges commerciaux et culturels. Éléments particuliers Lépine est loin de s’en tenir à ses idées principales. Au fil des chapitres, il aborde une grande variété d’autres sujets, dont les suivants. La déconvenue des entreprises occidentales Après que Deng leur eut ouvert les portes de l’économie chinoise, un grand nombre d’entreprises occidentales s’y sont ruées pour profiter d’un marché potentiel de plus d’un milliard de consommateurs ou pour tirer profit de coûts de production réduits. Le gouvernement chinois les a autorisées à ouvrir des usines et des établissements commerciaux parce qu’il comptait que des transferts d’expertise et de technologie se feraient en faveur des entreprises et des travailleurs chinois. Les entreprises étrangères ont bien tenté de se protéger contre la copie et le piratage, mais les engagements des autorités chinoises à cet écart n’ont guère été respectés et les mêmes entreprises après avoir fait des profits mirobolants en Chine sont confrontées aujourd’hui à des concurrents chinois qui offrent de meilleurs produits à meilleurs prix sur les marchés mondiaux. Lépine donne trois exemples québécois de cette version moderne de l’arroseur arrosé : 1. Power Corporation qui à l’époque était actionnaire majoritaire de la papetière Consolidated Bathurst, a aidé au développement d’une industrie papetière en Chine. Ce pays n’avait aucune usine moderne et productive capable de fournir un marché national en croissance rapide. En quelques années, l’élève dépassant le maître, la Chine est devenue le principal producteur et exportateur de papier de la planète, supplantant notamment l’industrie québécoise. 2. Hydro-Québec et SNC Lavalin (AtkinsRealis) ont fourni à la Chine leur expertise en matière de construction de grands barrages et de transport d’électricité en espérant qu’il en découlerait des retombées pour elles et pour d’autres fournisseurs québécois. Il n’en a rien été et la construction du barrage des Trois- Gorges et d’autres installations hydroélectriques a été le fait exclusif d’entreprises chinoises. 3. Au moment où sa division ferroviaire était la plus avancée au monde, Bombardier a fourni son expertise pour moderniser l’équipement roulant vétuste de la. Cette expertise a permis de faire du réseau ferroviaire de la Chine un des meilleurs au monde, incluant des liaisons en TGV très performantes. Avec le résultat que les entreprises chinoises en sont venues à battre Bombardier sur des appels d’offre et que la division devenue lourdement déficitaire a été rachetée par Alstom, qui elle-même peine maintenant à être compétitive. Le racisme han Lépine n’hésite pas à qualifier de raciste l’attitude de l’ethnie dominante, les Hans, à l’endroit des minorités, dont les plus connues sont les Tibétains et les Ouïghours. Il note que, comme le Japon et la Corée du Sud, la Chine n’a guère l’expérience de la diversité ethnique puisque les Hans forment près de 90 % de la population. À cet égard, sa situation est très différente de celle des pays occidentaux où cette diversité se voit de plus en plus au quotidien. Des facteurs qui plombent l’avenir La population chinoise vieillit et décline puisque la fin de la politique maoïste de l’enfant unique n’a pas réussi à relancer les naissances. Le taux de fertilité des Chinoises est de 1,1, soit la moitié seulement du taux de 2,1 requis pour que le chiffre de la population demeure stationnaire. D’autres facteurs pourraient aussi ralentir la progression de la Chine. Lépine en évoque quelques-uns mais sans y consacrer plus que quelques lignes en passant : la bulle immobilière qui fragilise le système bancaire et l’épargne des ménages, les écarts de niveau de vie énormes entre les grandes villes et le reste du pays, et la pollution atmosphérique élevée et ses effets sur la santé et le bien-être de la population. S’appuyant sur les remarques prudentes faites par sa professeure de chinois, Lépine croit aussi que la population chinoise est réticente et inquiète face au virage antilibéral de Xi Jin Ping. C’est le cas notamment des jeunes qui, pour la plupart, sont des enfants uniques d’enfants uniques qui ont été élevés comme des enfants-rois et n’aiment pas être contrôlés. C’est le cas aussi des investisseurs et des entreprises qui n’apprécient pas le contrôle des marchés que veut exercer Xi. Plusieurs ont déjà décidé de mettre fin à leur aventure chinoise. Les jeunes Chinois ont aussi un grand appétit de consommation. Lépine n’en fait pas mention, mais il est douteux qu’ils aient, comme leurs parents, une propension à l’épargne pouvant atteindre 50% de leurs revenus . Or, cette épargne exubérante a grandement aidé à l’essor de la Chine au cours des dernières décennies, notamment en rendant possible de hauts niveaux d’investissements dans l’immobilier, les entreprises et les infrastructures publiques. Conclusion Ce livre n’apprendra pas grand-chose à quiconque suit les événements se déroulant en Chine depuis un demi-siècle. En revanche, il sera d’un grand intérêt pour ceux qui ignorent largement l’histoire récente de ce grand pays et veulent en savoir davantage. Un autre intérêt du livre est qu’il fait largement appel à des commentaires recueillis sur le terrain ce qui permet de donner une dimension humaine aux faits de nature économique ou politique.
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Jean-Claude Cloutier a commenté ce livre

Le Mythe tenace de la folk society en histoire du Québec

Par Jacques Rouillard
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J’ai été amené à lire ce livre en prenant connaissance de la recension qu’en a faite Louis Cornellier (Le Devoir, 16 décembre 2023) Dans cet essai largement historiographique, l’historien Jacques Rouillard s’attaque à une notion qu’il estime injustifiée, soit celle d’un Québec d’avant la Révolution tranquille qui aurait une société très attardée sous l’angle du développement industriel et des idéaux progressistes, une société qui serait devenue folklorique à cause de son attachement à des façons de penser et de faire datant de l’époque où la majorité de la population vivait en milieu rural et était gouvernée en pratique par le clergé catholique. Les historiens et les sociologues anglophones catégorisait ce Québec d’avant 1960 comme folk society. Pour Rouillard, il s’agit d’un mythe qui a commencé avec les travaux des sociologues Léon Gérin, Everett Hughes, Horace Miner et Jean-Charles Falardeau et qui a pris de la force au cours des années conservatrices du régime Duplessis. Rouillard avance que la société québécoise a été au diapason des combats libéraux depuis la Conquête : Constitution de 1775, institution du parlementarisme (1791), lutte des Patriotes pour un gouvernement responsable (années 1830), obtention du gouvernement responsable pour le Canada-Uni (1848), lutte pour la séparation de l’Église et de l’État (Institut canadien, parti Rouge), institution d’un ministère de l’Instruction publique (1867-1876), etc. Rouillard consacre aussi des chapitres à montrer que l’entrepreneuriat et le syndicalisme étaient bien présents au Québec dans les décennies qui ont mené à la Révolution tranquille. La démonstration n’est cependant pas très convaincante pour ce qui est des entrepreneurs car elle se limite surtout à la présence et au membership des chambres de commerce un peu partout au Québec. Or, celles-ci sont largement formées de commerçants et de petites entreprises desservant un marché avant tout local. Il aurait été préférable que Rouillard nous donne des exemples de grands capitaines d’industrie tels les Rodolphe Forget, Jean-Baptiste Rolland et Joseph Simard. Il n’empêche que le capital britannique était bien présent et le Québec a participé pleinement à l’industrialisation à partir du milieu du XIXe siècle. Se basant sur un livre d’André Raynauld , il signale que la croissance de la production manufacturière est aussi rapide au Québec qu’en Ontario depuis la Confédération, que le niveau de vie avait triplé depuis 1871 et que le revenu par personne est le deuxième parmi les revenus plus élevés du monde en 1953 si l’on exclut le reste du Canada. À partir des données des recensements et d’autres sources, Rouillard constate également que dans le premier siècle d’existence du Canada, le Québec et l’Ontario ont progressé en parallèle et aux mêmes niveaux en ce qui a trait au travail en usine et à l’urbanisation (p. 104). Cette démonstration amène à penser que c’est dans l’après deuxième guerre mondiale que le retard sur l’Ontario s’est accru, vraisemblablement sous l’influence de facteurs comme la fin de la politique commerciale protectionniste, l’accord Canada-États-Unis sur l’automobile et le déplacement du centre de gravité économique vers le centre et l’ouest du continent. Entre autres facteurs, Rouillard attribue le mythe persistant de la société rurale québécoise au fait que très peu de travaux ont été faits sur l’histoire politique de la première moitié du XXe siècle. Or, les gouvernements libéraux de Parent, Gouin, Taschereau et Godbout ont été plutôt favorables à l’économie de marché, à la séparation de l’État et de l’Église, au vote des femmes, au syndicalisme et à l’aide aux nécessiteux. Bref, sauf pour le recul de la période duplessiste, le gouvernement québécois a été aussi progressiste que ceux des autres pays développés. Il est sans doute vrai que peu a été publié sur ces gouvernements libéraux, mais il est quand même étonnant que Rouillard ne fasse aucune mention de l’Histoire populaire du Québec de Jacques Lacoursière. On peut faire des reproches méthodologiques à cette œuvre magistrale, mais certainement pas celui ne de pas s’intéresser à la dimension politique. Au contraire, c’est pratiquement son seul sujet. Il faut dire que Rouillard trouve motif à critique sur les œuvres de la majorité des historiens québécois. Même les cohortes les plus récentes ont eu le tort, selon lui, de s’intéresser à l’histoire culturelle plutôt qu’aux aspects sociaux, économiques et politiques. Ainsi, ni Gérard Bouchard, ni Éric Bédard, ni Ronald Rudin ne trouvent grâce à ses yeux. Seul l’Histoire économique et sociale du Québec en 2 tomes du trio Durocher, Linteau et Robert mérite de sa part des éloges sans partage. Selon lui, la plupart des historiens contemporains, se sont trop peu intéressés aux idées politiques et aux gains réalisés et ont préféré souligner les carences et les retards des Québécois. Il trouve que ce n’est pas très utile pour le moral de la population et peu propice à intéresser les jeunes générations à l’histoire nationale. C’est peut-être dans ces remarques finales de Rouillard qu’apparaît sa véritable motivation à produire ce livre qui demeure assez aride pour le lecteur peu familier ou peu intéressé par l’historiographie québécoise. Cet effort était cependant justifié car il réussit assez bien à restaurer une image plus positive de l’histoire du Québec. On ne peut que souhaiter que cet ouvrage connaisse le succès qu’il mérite.
Jean-Claude Cloutier a commenté et noté ce livre

Nous méritons mieux : Repenser les médias au Québec

Par Marie-France Bazzo
(4,33)
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Dans ce livre écrit durant le confinement de 2020, Marie-France Bazzo reconnaît être entrée dans la carrière médiatique presque par hasard. Elle fait un vibrant hommage à Pierre Bourgeault de qui elle dit avoir appris les ficelles du métier pendant les années où ils ont animé conjointement l’émission Plaisirs à la radio de Radio-Canada. Pour elle, Bourgeault demeure un modèle inégalé en matière de communication et d’animation médiatique. Le ton parfois émotif de cet essai étonne. Malgré qu’elle s’en défend et contrairement à l’image de bonne humeur qu’elle a toujours affichée en public, Marie-France Bazzo se révèle ici profondément blessée par la façon abrupte et soudaine dont elle a été congédiée de sa dernière émission d’animation à la radio. Elle admet aussi regretter que sa grande visibilité médiatique soit derrière elle et qu’elle ne reviendra pas. Elle sait que l’âge joue définitivement contre elle, tout comme son association avec une époque des médias qui est aujourd’hui révolue. Elle a aussi essuyé des refus comme productrice parce que, estime-t-elle, les sujets ou les contenus proposés risquaient de susciter des polémiques. Même la réception très tiède ce livre l’a déçue. Elle confiait en effet lors d’une entrevue avec Stéphan Bureau qu’elle n’a guère reçu de commentaires à son sujet ni d’invitation à en parler ou à en débattre et ce, malgré qu’il jetât de nombreux pavés dans la mare des médias. De fait, cet essai a quelque chose du règlement de compte et du coup de gueule. Mais un coup de gueule policé car Bazzo ne tombe jamais dans l’insulte ad hominem. Elle nomme rarement les personnes ou les émissions qu’elle juge sévèrement. Elle préfère s’en tenir à des observations générales, mais il est souvent assez facile de voir de qui ou de quoi elle parle. Les objets de ses critiques sont nombreux et, à mon avis, justifiés. D’un chapitre à l’autre, elle déplore successivement l’affaiblissement du contenu des émissions et des écrits tant en ce qui a trait à l’information qu’aux idées, la prépondérance du divertissement et de l’humour, la préférence accordée aux vedettes de la télé et du sport plutôt qu’aux spécialistes des questions abordées, la disparition des débats de l’espace public et le bannissement de ceux qui s’écartent de ce qu’elle appelle la bien-pensance. À ce derneir sujet, elle dénonce la charge brutale contre la pièce Slav qu’elle estime être le point tournant qui a imposé la tyrannie de la bien-pensance. Elle parle aussi des difficultés financières des médias traditionnels et de l’effet délétère des réseaux sociaux et elle regrette le positionnement idéologique de plus en plus marqué à gauche (Radio-Canada, La Presse+, Le Devoir) ou à droite (Québecor). À plusieurs reprises, elle affirme que les dirigeants des grands médias sous-estiment l’intelligence du public. Elle ne leur voit pas d’excuses valables pour le rabaissement culturel et intellectuel de leurs productions qu’ils ont effectué au fil des années. Voici deux extraits illustratifs du contenu et du ton de l’ouvrage : Les discours changent. Ici aussi, on assiste à un repli du collectif et du politique vers les sphères de l’intime. Les humoristes commencent à avoir le vent dans les voiles. En cette période triste pour plusieurs ils font sourire. Ils rient de nous, avec nous, mais surtout ils nous aident à oublier. Les humoristes de cette période se mettent à parler au « je » de situations personnelles, de leurs relations interpersonnelles, de leur couple, ce qui nous change des propos des chanteurs engagés […] Si les temps collectifs sont déprimants, dépaysants, si on ne sait plus autour de quoi s’organise le discours faute d’un ennemi sur le plan international ou d’un projet collectif structurant pour le Québec, alors on prend le parti de se regarder le nombril et de se divertir. (87-88) Mais pourquoi ces théories et surtout leur aspect paralysant, la bien-pensance et son appareil de mots piégés et de postures interdites, ont-ils fleuri si fortement et rapidement au Québec? J’avance ici une hypothèse. Le Québec, malgré son allant, ses progrès indiscutables, la fronde de plusieurs de ses artistes, de ses entrepreneurs, est demeuré connecté à certaines de ses vieilles cordes sensibles. Il n’a pas su rompre avec une des plus détestables d’entre elles : sa culpabilité. Vieux fond catholique, peut-être, ou colonisé, sans doute; la société québécoise de souche [sic] continue de cultiver une mémoire complexée et coupable. Coupable vis-à-vis de l’autre, du minoritaire. Coupable de s’affirmer trop fort, de prendre sa place, à tous les niveaux. (166-167) On peut comprendre la tristesse de Bazzo d’avoir perdu une bonne partie de son rayonnement dans les médias. C’est une tristesse qui a son écho chez une partie de la population dont je fais partie. Comment ne pas déplorer le remplacement de cette animatrice chaleureuse, intelligente, cultivée, ouverte et curieuse de tout par de nouveaux animateurs d’une envergure nettement moindre. Il y a quand une consolation en ce que la sociologue qu’elle est par sa formation et son regard sur la société peut maintenant s’exprimer dans un essai comme celui-ci. Ma seule réserve concerne le titre de l’ouvrage. Est-ce vraiment une question de mérite que d’avoir des médias de qualité? Et si cela l’est, la population n’est-elle pas elle aussi à blâmer pour accepter la médiocrité qu’on lui offre.
Jean-Claude Cloutier a apprécié, commenté et noté ce livre

Constellation du lynx (La)

Par Louis Hamelin
(4,0)
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Ce livre est un récit romancé et en partie fictionnel sur les événements et le contexte de la Crise d’octobre de 1970. La plupart des personnages principaux y sont réels, sauf que l’auteur, Louis Hamelin, a changé leur nom, ce qui est un peu déroutant, mais on s’y fait. Il n’avait sans doute pas moyen de faire autrement sous peine de confusion entre ce qui se veut un roman et ce qui serait apparu comme une monographie historique. Sans compter les risques de poursuite pour diffamation. Hamelin risque ce tour de force de transformer le récit en roman grâce à la longueur de l’ouvrage, ce qui lui permet d’y construire le portrait psychologique et physique de ses principaux personnages, et aussi de ne pas se limiter aux événement d’octobre 1970 pour aborder le contexte plus général qui a précédé et suivi. Ainsi, il aborde l’échauffourée de la Saint-Jean-Baptiste de 1968 à Montréal, le congrès à la chefferie au PLQ qui a couronné Robert Bourrassa (le petit Albert dans le roman) en janvier 1970, quelques mois plus tard, le flop du festival rock de Manseau qui se voulait un Woodstock québécois, l’épisode très médiatisé de la Cabane du pêcheur de Gaspé, et même toujours au cours du même été 1970 l’entrevue de Pierre Nadeau avec deux felquistes dans un camp d’entrainement de Palestiniens en Jordanie. Compte tenu du tableau d’époque plutôt exhaustif dépeint par Hamelin, on s’étonne qu’il ne mentionne nullement le coup de la Brink’s survenu la veille de l’élection du 29 avril 1970 et qui a certainement effarouché des électeurs qui autrement aurait voté pour le Parti Québécois. Omission d’autant plus étonnante que la rumeur veut qu’elle ait été orchestrée par Paul Desrochers, surnommé l’oncle Paul , l’éminence grise de Robert Bourassa, qui apparaît dans le roman sous les traits du colonel Robert Lapierre, surnommé tonton Bob. Autre étonnement de voir qu’Hamelin attribue à Desrochers le mérite d’avoir amené les Libéraux à choisir Bourassa plutôt que Pierre Laporte. En réalité, le ministre de la Justice Claude Wagner est arrivé au 2e rang dans cette course à la chefferie avec une nette avance sur Pierre Laporte qui termine bon dernier. Il est assez curieux aussi qu’Hamelin ne cite jamais des extraits des communiqués émis par le FLQ pendant qu’ils détenaient les otages. Pas davantage le fameux manifeste lu en onde par Gaétan Montreuil dont le style correspondait pourtant assez bien avec celui, ironique, d’Hamelin. Enfin, le livre n’évoque pas Jean Drapeau et Jean Marchand et leur allusion à des milliers de felquistes en armes et prêts à faire la révolution. Grossière exagération qui s’est révélé fort utile pour que Drapeau écrase le Front d’action politique (FRAP), principal parti de l’opposition, lors de élections montréalaises du 25 octobre 1970, et pour justifier l’application de la Loi sur les mesures de guerre. Hamelin ne nomme pas Pierre Elliott Trudeau. Il n’y fait qu’une allusion au moment où celui-ci avait déclaré « qu’ils mangent donc de la marde » au sujet des grévistes de Lapalme, une entreprise privée travaillant à contrat pour ce qui était encore le ministère des Postes. Dans le roman, cette tirade peu poétique était plutôt adressée à des grévistes d’un mine en Abitibi. Je présume que ce petit écart avec la vérité était voulu de la part de l’auteur, toujours dans l’esprit de brouiller un peu les frontières entre l’histoire et la fiction. Aucun des membres des cellules du FLQ qui ont enlevé James Richard Cross (John Travers dans le roman) et Pierre Laporte (Paul Lavoie) et de ceux qui leur ont porté assistance ne semble avoir été oublié. C’est le cas notamment de l’avocat Robert Lemieux (Mario Brien) qui les a défendus avec un grand succès compte tenu des circonstances. Le personnage le moins crédible est Chevalie Branlequeue qui serait peut-être vaguement inspiré de Jacques Ferron. Dans le livre, c’est un professeur de littérature de l’UQUAM qui a eu pour élèves et pour disciples quelques-uns des ravisseurs de Cross et de Laporte. Avec des disciples ultérieurs, il a ouvert une enquête sur ce qu’il estime être un complot machiné pour provoquer des enlèvements qui discréditeront le FLQ et le mouvement indépendantiste. De l’avis de Branlequeue, plusieurs éléments inexplicables laissent planer des soupçons sur la version officielle des faits. Cette enquête s’étale sur plusieurs décennies et elle sert de trame narrative au roman. C’est assez réussi et le récit débouche effectivement sur l’existence réelle d’un complot orchestré par tonton Bob et, du côté fédéral, le général Jean-B. Bédard, toute ressemblance avec le général Jean-V. Allard étant bien sûr pure coïncidence. Le complot a réussi parce que certains membres du FLQ, dont Francis Simard (Richard Godefroid), étaient des taupes des services policiers. C’est ce dernier qui aurait suggéré l’enlèvement de Cross-Travers qui était lui-même un agent des renseignements britanniques. Tout a assez bien marché, du moins pour Cross. La mort de Laporte-Lavoie n’était pas prévue car on ne croyait pas les felquistes capables d’un tel geste. Hamelin accrédite la thèse à l’effet qu’il s’agissait d’un accident alors que les ravisseurs tentaient de maîtriser leur otage au moment d’une tentative d’évasion de celui-ci. Une fois arrêtés, ils ont choisi de revendiquer l’exécution pour qu’au moins l’enlèvement ne soit pas vu comme un pitoyable échec. Hamelin emploie un ton assez moqueur et il n’hésite pas à tracer un portrait peu flatteur des autorités et de leurs représentants. Cela crée aussi un certain malaise compte tenu de la gravité de la Crise d’octobre et des traumatismes qu’elle a créés. Mais, encore là, il n’avait guère le choix. Son sujet était trop lourd pour être traité avec un sérieux en béton. Il fallait l’alléger par l’ironie, le sarcasme, la dérision, le caricatural, le dérisoire. Le titre du roman est lui-même intriguant et aucune information explicite à ce sujet n’est donnée dans les presque 600 pages du roman. Si, peut-être, cet avis que Branlequeue, sur son lit de mort, donne à Nihilo : « Peut-être que les explications que nous cherchons ne sont jamais que des approximations, des esquisses chargées de sens, comme les constellations: nous dessinons des chiens et des chaudrons là où règne la glace éternelle des soleils éteints. […] La lumière des faits nous parvient de très loin, comme celle des étoiles mortes ». Et puisqu’une constellation est souvent associé à un animal, pourquoi pas le lynx, cet animal indomptable mais en voie d’extinction, notre seul fauve, qui se terre au fond de l’arrière-pays québécois. Selon certaines traditions, le lynx est le gardien des secrets oubliés. Il peut vous aider à voir à travers les gens et à percer le mensonge. Il faut admettre que ce titre, si alambiqué soit-il, reflète parfaitement la teneur et l’ambition de ce roman. Au total, la Constellation du lynx est un roman foisonnant, palpitant, un peu picaresque. Il se lit avec avec plaisir et intérêt même pour ceux qui ont l’âge d’avoir vécu cet épisode charnière de l’histoire du Québec. Pour les plus jeunes, c’est une belle occasion de connaître un peu mieux l’atmosphère de ces années tumultueuses.
Jean-Claude Cloutier a commenté et noté ce livre

Plaidoyer pour l'extrême-centre

Par Helene Buzzetti
(4,0)
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Un petit livre remarquable de lucidité et de courage où l’auteure dénonce les positions extrêmes et sans compromis à droite comme à gauche dans un processus de renforcement mutuel. Le phénomène est attribuable à une conjonction de causes : • La montée de l’individualisme associé à la consommation de masse de l’après-guerre jusqu’à aujourd’hui • Le rôle des médias sociaux qui fait en sorte que les journalistes ne peuvent plus faire le tri de ce qui mérite d’être publié ou non • Le manque de temps des journalistes qui ne peuvent plus faire des analyses et encore moins des enquêtes • Le biais à gauche des journalistes et leur déconnexion des problèmes des gens ordinaires • La poussée des médias vers le sensationnalisme primaire de façon à s’attirer un achalandage • Le manque de courage de tous, incluant les politiciens, pour aller contre les vérités établies et risque le lynchage et la fin de la carrière. Exposée elle-même à ces facteurs et à ces risques, Buzzetti ose quand même dans ce petit livre soulever des questions en rapport avec la manifestation des camionneurs de janvier 2022, la théorie du genre et les sépultures autochtones anonymes. Elle rappelle que de tout temps, les sociétés sont divisées entre le populisme, qui entend donner au peuple ce qu’il désire, et l’élitisme qui aspire à améliorer ce peuple (p.78). Or, les deux forces sont complémentaires et nécessaires. Et l’alternance au pouvoir des deux tendances est souhaitable pour donner le temps au peuple de reprendre son souffle après de grandes réformes ou de grands changements sociétaux (p. 79). Buzzetti présente un plaidoyer fort convaincant contre les élections proportionnelles. C’est selon elle le meilleur moyen d’exacerber les divisions dans la population. En étant fondé sur le bipartisme, le parlementarisme britannique fonctionne bien puisqu’il oblige les partis à offrir une plateforme électorale susceptible de rallier un maximum d’électeurs, et offrant donc un peu à tout le monde, mais pas tout à tout le monde. Chacun des électeurs doit renoncer à voir un parti proposer tout ce qu’il souhaite. En général, cela fonctionne assez bien quand la population est divisée selon les axes gauche-droite. Dans le Canada du Québec et du Canada, cela s’est compliqué avec l’addition de l’axe nationaliste-fédéraliste. Or, même avec beaucoup de partis comme c’est le cas actuellement et même élus avec moins de 40 % des votes, les partis au pouvoir sont obligés de tenir compte des points de vue exprimés par les autres partis. (87) La crise actuelle en est une du Nous assailli de toutes parts par le Moi (p. 94). Un grand petit livre de science politique.
Jean-Claude Cloutier a commenté et noté ce livre

Stella Maris

Par cormac Mccarthy
(4,0)
1 commentaire au sujet de ce livre
Ce roman fait partie d’un diptyque puisqu’il est le pendant, le miroir de The Passenger. Les deux ont été publiés à quelques semaines de distance l’un de l’autre. Cette publication en double est en quelque sort une métaphore de leur contenu puisque Stella Maris porte principalement sur Alicia et The Passenger, sur son frère ainé Billy. Les deux romans peuvent être lus indépendamment l’un de l’autre, mais on trouve des explications dans l’un sur certaines questions laissées sans réponse dans l’autre. Il y a quelque chose d’envoûtant, ou à tout le moins de fascinant, dans ces échanges entre un psychanalyste et Alicia qui est en institution psychiatrique dont le nom donne son titre au roman. Beaucoup de name dropping aussi, ce qui ajoute à l’intérêt. À travers les noms de grands mathématiciens, physiciens, psychanalystes et philosophes, c’est une excursion aux limites de la métaphysique que nous propose McCarthy. La lecture demande un effort et il est difficile de faire plus de vingt pages à la fois tellement certains développements sont denses en idées fortes et en érudition. En plus, il est certainement utile, presque nécessaire, d’avoir certaines connaissances de l’histoire des États-Unis. Des événements comme l’aménagement hydroélectrique de la vallée du Tennessee ou la mise au point de la bombe atomique à Los Alamos sont évoqués sans que des explications soient fournies au lecteur. De même, les noms de Godel, d’Oppenheimer, de Teller, de Wittgenstein, de von Neumann, de Feynman, de Platon, de Freud, de Jung et de bien d’autres sont mentionnés comme s’ils étaient de notoriété publique et se passaient de présentation. Ces dialogues donnent lieu à des développements sur la philosophie, les mathématiques, la musique, la physique nucléaire et quantique. Il s’agit d’autant de prétextes qu’utilise McCarthy pour nous livrer ses réflexions sur le sens ou l’absence de sens de la vie et le mystère infini de l’existence. Le lecteur est souvent largué, mais sans doute l’auteur lui-même a-t-il écrit aux limites de ses capacités et de sa longue expérience de nonagénaire. Malgré tout, le lecteur persiste. En bonne partie, parce que les dialogues sont semés de pépites sur des questions qui vont du banal à l’existentiel et au métaphysique. Comme cette observation d’Alicia à l’effet qu’il est plus facile d’apprendre les mots d’une chanson que ceux d’un poème pour la simple raison que dans la chanson il y a l’air de musique qui donne un support, un substrat auquel la mémoire peut s’accrocher. L’intérêt du lecteur est maintenu aussi par la vivacité et le grand naturel des dialogues. Ceux-ci apparaissent éminemment plausible. L’ironie, l’autodérision et l’intelligence d’Alicia les habitent constamment. Il y a aussi le couple, un couple pas banal, celui d’Alice et de son frère aîné Billy. L’amour est au superlatif entre les deux et il se serait accompli en actes s’il n’en avait tenu qu’à Alicia. Il s’agit d’un amour tragique puisque les entretiens d’Alicia avec son psy se déroulent alors que Billy est dans le coma à la suite d’un accident de course automobile. Elle a refusé qu’il soit débranché malgré qu’elle ne croit plus qu’il puisse sortir de cet état végétatif. On comprend que c’est cette perte irrémédiable de l’être aimé qui la conduira au suicide. Destin d’autant plus tragique que comme le lecteur l’apprend dans l’autre ouvrage du diptyque, Billy finit par émerger du coma pour apprendre la mort de sa sœur adorée quelques jours plus tôt. Il y a donc en filigrane une grande intensité dramatique dans ce livre et dans son jumeau. McCarthy pousse même l’intensité en faisant de Billy et surtout d’Alicia des génies des mathématiques. Alicia est aussi d’une extrême beauté et elle affirme, en toute modestie, être parmi les 10 meilleures violonistes au monde. Si elle et son frère sont déprimés, eux qui ont tout pour être heureux, qui ne le serait pas et qui ne serait pas comme eux pénétrés de l’absurdité et de la réalité douteuse de nos vies?
Jean-Claude Cloutier a commenté ce livre

The Passenger

Par cormac Mccarthy
1 commentaire au sujet de ce livre
On n’entre pas facilement dans ce roman. Même après 70 pages, l’action n’a pas vraiment démarré et il est difficile de démêler les personnages. Il y a peu de descriptions et de mises en contexte. La plupart du temps, le lecteur doit se débrouiller avec des dialogues en espérant que ceux-ci révéleront au moins qui parle. En plus, une bonne partie de ces dialogues semblent tirés directement du parler ordinaire de n’importe qui avec une bonne part de réactions banales qui donnent du réalisme, mais n'apportent aucune information utile si ce n’est sur le caractère et les états d’âme des protagonistes. Souvent, sans avertissement, le récit passe d’un dialogue dans un bar ou un restaurant à des réminiscences intérieures des événements du passé. Le comble des difficultés pour le lecteur est que plusieurs chapitres consistent en échanges entre Alicia Western, une jeune femme très brillante mais schizophrène, et un personnage purement imaginaire, le Kid, un nabot muni de nageoires de pingouins (flippers) et qui ne cesse de parler pour dire des choses dont le sens n’est pas évident. On croirait lire du Réjean Ducharme. Ce n’est vraiment qu’à la page 125 que j’ai vraiment monté à bord, mais même là ce n’était pas encore tout à fait facile. Il n’y a pas de véritable histoire dans ce roman, même si on sait dès la première page qu’Alice va se suicider. Par la suite, dans ses dialogues acrimonieux avec le Kid on réalise tout son mal d’être. Le portrait est moins cohérent pour son frère aîné Bobby qui est lui aussi très malheureux parce qu’il ne se remet pas de la mort de sa sœur qu’il idolâtrait. D’un chapitre à l’autre, McCarthy nous le présente successivement en plongeur pour la récupération d’épaves, puis amateur et connaisseur de voitures et de leurs mécaniques, puis en long dialogue avec un savant au sujet de l’histoire des développements de la mécanique quantique auquel son père a été associé. Une autre fois il visite son grand-père gâteux et sa grand-mère qui ne l’est pas, ce qui donne à cette dernière l’occasion de rappeler à Bobby l’épisode douloureux où 37 ans auparavant ils ont été expropriés de la maison familiale construite au XIXe siècle afin de céder la place au barrage et au bassin hydroélectrique de la Tennessee Valley Authority. À un autre moment encore, Bobby se rend sur les lieux de la maison en ruines de ses autres grands-parents et y découvre un trésor de pièces d’or caché là par un de ses aïeux. Il y en a pour plus d’un million de USD. Les tribulations de Bobby continuent avec un séjour sur une plateforme de forage en mer en pleine tempête. Puis il reçoit la visite de deux individus mystérieux qui veulent savoir de lui ce qu’il cache. Il n’en révèle rien et d’ailleurs ne voit pas trop ce qu’il pourrait cacher qui intéresse ces inquiétants visiteurs, mais il acquiert la conviction que sa vie est en danger. Serait-il lui aussi schizo? Sans doute puisqu’un peu plus loin dans le roman, le Kid lui rend visite. Il recevra aussi la visite de sa sœur morte. Aux ¾ du récit, on finit par apprendre que les visiteurs mystérieux sont des agents du fisc qui soupçonnent Bobby de cacher de l’argent mal acquis. Après tout, n’a-t-il pas un train de vie, dont une Maserati, que ne justifient nullement ses modestes revenus déclarés. Puis il visite un pote qui vit en reclus à quelques distances de la Nouvelle-Orléans. Cela donne lieu à un long échange verbal dépourvu de toute poésie, mais on n’en apprend pas beaucoup sur leur relation et leur passé commun, ni sur les raisons de cette visite. Ainsi, la plupart des chapitres consistent en des rencontres entre Alice et le Kid, puis entre Bobby et des grands-parents ou des amis et connaissances. Ceux-ci tentent de lui sortir les vers du nez. En général sans grand succès car Bobby recourt très souvent à la formule « Je ne sais pas ». Ces dialogues sont cependant l’occasion de réflexions et de commentaires assez directs sur la politique, la philosophie, les sciences et l’étrangeté de la vie. Il ne fait aucun doute que McCarthy livre alors ses propres pensées sur les sujets abordés. Un des plus étonnants de ces échanges est celui où Kline y va de son appréciation peu élogieuse des frères Kennedy et expose sa théorie sur l’assassinat du président. Selon lui, cela ne peut être que le fait de la mafia. John et Robert avait en effet rompu le pacte de non-agression entre leur père et la mafia. En tuant John F., c’est le procureur général Robert que la pègre voulait priver de son pouvoir de nuisance. - Le frère et la sœur sont très forts en science et en mathématique. McCarthy aussi s’en doute puisqu’à tout moment il place dans le récit des allusions à ces disciplines et à leurs théories et problèmes. Je doute que tous les lecteurs suivent toujours. Le tout se termine un peu bizarrement. Bobby s’est établi à Ibiza en Méditerranée. Il est toujours habité par le souvenir de sa sœur perdue. N’ayant aucune photo d’elle, il déplore perdre de plus en plus le souvenir de ses traits si beaux. Il espère que ce souvenir lui reviendra à l’instant de sa propre mort et que cette image l’accompagnera dans l’éternité. Le lecteur reste doublement sur sa faim. Il ne saura jamais qui était le passager disparu de l’épave d’avion que Bobby a visité dans un des premiers chapitres. Il n’est même pas tout à fait certain que ce soit ce passager qui donne son titre au livre. Peut-être est-ce plutôt Bobby qui se sent embarqué malgré lui dans un voyage, sa vie, dont il ne sait où il l’amène. Pendant quelque temps, on l’a soupçonné d’avoir quelque chose à voir avec cette disparition et avec celle de de la boite noire de l’appareil. On n’en saura pas davantage sur la lettre posthume reçue de sa sœur, rédigée peu avant son suicide, et qu’il n’a jamais eu le courage d’ouvrir. Dans l’avant-dernier chapitre, il la fera lire à une amie qui en sera bouleversée aux larmes, mais il renoncera à ce qu’elle lui en livre le contenu. Un nouveau secret de Fatima en somme. Au total, ce roman a beaucoup pour irriter le lecteur, mais le génie de McCarthy fait en sorte qu’il ne peut faire autrement que poursuivre sa lecture jusqu’au bout. Toujours son attention et sa curiosité sont sollicités au moment où il songe à fermer le livre pour de bon. Il y a aussi quelque chose de jouissif dans la truculence de certains dialogues où s’entremêlent la banalité la plus totale, les propos salaces, la haute volée philosophique et les références scientifiques et littéraires. Bref, une œuvre riche et originale qui justifie l’effort qu’elle demande.
Jean-Claude Cloutier a commenté ce livre

La fin de la chrétienté

Par Chantal DELSOL
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Voilà un livre que j’espérais depuis longtemps, soit une réflexion claire et bien argumentée sur ce qui fait l’essentiel du christianisme et de la société qui en a émergé, soit la chrétienté. Qui plus est, l’auteure, malgré qu’elle soit philosophe, traite de son sujet dans une langue parfaitement compréhensible au commun. Elle reconnaît être catholique, mais réussit assez bien à prendre ses distances et à juger les choses à distance, en cherchant à demeurer factuelle et objective. Il n’empêche qu’elle semble regretter ce qu’elle perçoit comme une fin de la chrétienté ce système de pensée et d’organisation sociale qui a duré un bon 16 siècles. Elle est donc conservatrice. La chrétienté a instauré une société occidentale fondée sur l’autorité hiérarchique et la vérité décrétée. Le déclin de la chrétienté a été amorcée par la réforme protestante et (libre conscience et responsabilité individuelle) et s’est poursuivi avec les Lumières. L’Église et les élites catholiques ont fait des combats d’arrière-garde, notamment dans les deux derniers siècles (le Syllabus, l’appui aux régimes totalitaires), mais la bataille est définitivement perdue. D’ailleurs, les Catholiques le reconnaissent volontiers. Ils savent que leur religion est en passe de devenir un groupuscule, assimilable à une secte. Delsol s’inquiète plus pour la société que pour la religion. Elle voit même un bon côté à cette perte d’influence et d’autorité du christianisme sur la société et sur la politique. Cela forcera le retour à une foi et des pratiques centrées sur la conviction profonde. Il y a quand même des choses étonnantes dans son propos. Ainsi, elle semble trouver exagérées les dénonciations des crimes de pédophilie dans l’Église. Pour elle, ces délits se sont déroulés à une époque où la pédophilie était encore tolérée. À ce sujet, elle note que c’était même encouragé dans l’antiquité grecque et romaine. Tout comme la contraception, l’avortement, l’infanticide et l’euthanasie. Ce serait le christianisme qui aurait interdit ces pratiques en vertu d’une conception différente de la personne humaine, à qui elle a conféré une valeur absolue. Nous vivons donc présentement un retour au paganisme. Selon elle, cela fait une société fragile car les nouvelles valeurs ne reposent pas sur un fondement philosophique autre que la liberté et la satisfaction individuelles. Elle semble cependant en avoir beaucoup contre deux pratiques, au point d’ailleurs qu’elle préfère les désigner par leurs acronymes : l’IVG (l’interruption volontaire de grossesse) et la PMA (procréation médicalement assistée). Elle fait la distinction très juste entre la religion, qui est faite d’une foi et de rites, et la morale qui est un ensemble de normes de comportements. Dans la chrétienté, ses normes ont été largement fondées sur une vision ontologique de la personne et de la transcendance, mais l’État les a traduites dans sa réglementation.
Jean-Claude Cloutier a commenté ce livre

Le mage du Kremlin

Par Giuliano Da Empoli
(4,2)
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À travers l’histoire familiale et personnelle d’un individu l’évolution de la société russe depuis les tsars jusqu’à Poutine, présenté comme un nouveau tsar. Critique des années 1990 où cette société est passé du jour au lendemain de la rigueur soviétique à l’exubérance et à la démesure capitaliste et consumériste. Le personnage en question, Vadim Baranov, serait inspiré d’un proche collaborateur de Poutine durant une quinzaine d’années. Baranov agit comme narrateur. Il évoque plusieurs temps forts du règne de Poutine depuis sa nomination à titre de premier ministre par Eltsine jusqu’à la reprise de la Crimée et l’agitation pro-russe dans le Donensk. Il évoque au passage les attentats tchétchènes à Moscou, la naufrage du Koursk, les combats en Géorgie, l’emprisonnement de Khodorkovsky et les jeux olympiques de Sotchi. Dans un chapitre, Baranov évoque aussi le lancement des opérations de désinformation sur les réseaux sociaux en vue de miner la cohésion sociale et les institutions démocratiques en Occident. Quelques lignes sur la guerre en Ukraine de la fin février 2022 ont été ajoutées, sans doute à la hâte, dans ce livre paru en mai 2022. Quant à faire, il aurait mieux valu qu’il traite plutôt des empoisonnements au plutonium de dissidents ou de transfuges et l’emprisonnement de l’opposant Navalny. Le livre adopte la forme d’un roman, mais il s’agit davantage d’une chronique de l’histoire récente de la Russie et d’un essai d’interprétation des forces profondes qui animent la société russe et ses dirigeants. Il n’y aurait guère d’appétit pour la démocratie libérale dans la tradition russe et l’expérience des années 1990 a été trop désastreuse pour changer les opinions à cet égard. Le pays a une longue tradition d’autoritarisme et la population s’attend des dirigeants à ce qu’ils soient efficaces, peu importe les moyens. Les gens au pouvoir sont donc des gens « de force » plutôt que des intellectuels, des idéalistes, des philosophes. Da Empoli y va d’une thèse assez audacieuse. Baranov, le mage du Kremlin, aurait eu pour philosophie politique de faire en sorte que la Russie ne devienne pas un pays occidental comme les autres, soit un laquais et un féal des États-Unis, mais qu’elle regagne la notoriété et le prestige en s’y opposant, incluant dans des opérations militaires. Cette stratégie allait jusqu’à éviter qu’elle remporte des guerres trop rapidement. C’aurait été facile, estime-t-il, d’occuper l’Ukraine dès la révolution orange de 2014 et, lors de l’invasion de 2022, et il ne fait pas de doute que la population ukrainienne se serait ralliée. Mais la Russie a plutôt choisi de ne remporter que des demi-victoires et de ne pas utiliser toute sa force de frappe pour faire durer les hostilités et sa notoriété. Cette stratégie a réussi dans la mesure où la Russie a amené les États-Unis et l’Europe à s’intéresser davantage à elle qu’à la Chine ou au Moyen-Orient. Bref, à défaut d’être une superpuissance économique ou démographique, la Russie est au moins devenue une superpuissance de la nuisance. L’auteur ne présente pas un portrait très critique de Poutine. Il se montre plutôt réceptif aux arguments fréquemment invoqués par ce dernier pour justifier son hostilité à l’Occident et ses agressions à l’endroit des pays voisins. Après la Chute du Mur, les États-Unis et l’Occident auraient voulu affaiblir et asservir la Russie en laissant les oligarques et les sociétés occidentales détruire ses infrastructures économiques. Il y aurait aussi une grande unité culturelle et historique entre la Russie et l’Ukraine et des groupes nazis y opprimeraient les russophones. Bref, ce livre a beaucoup pour séduire en cette période où les agissements de Poutine désolent et inquiètent. Mais, cela demeure un roman et rien n’indique de l’auteur a des connaissances privilégiées sur ce qui s’est passé au Kremlin depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. Son point de vue est plausible, mais jusqu’à nouvel ordre cela demeure de la spéculation.
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Jean-Claude Cloutier a apprécié et commenté ce livre

Enlève la nuit

Par Monique Proulx
(5,0)
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Avec son dernier roman, Enlève la nuit , Monique Proulx s’est vue décerner le Prix littéraire des cinq continents décerné par l’Organisation internationale de la francophonie. C’est un honneur bien mérité pour l’écrivaine originaire de Québec Ce roman reprend beaucoup le ton et le style de Ce qu’il reste de moi, le roman précédent de Monique Proulx. C’est le même regard rapproché sur la faune marginale de Montréal et la même proximité avec le mystérieux, le magique, le spirituel. C’en est aussi la suite partielle puisque le personnage principal, Markus, apparaissait à la fin de Ce qu’il reste de moi alors qu’il décidait de quitter la communauté juive ultra-orthodoxe des Hassidims. Ce roman est cependant plus cohérent, plus concentré que le précédent. La diversité ethnique se résume presque à Markus, Raquel et un autre Hassidim en cavale. Outre ces trois déserteurs, le roman évoque aussi brièvement l’univers d’un refuge pour sans-abris et la rencontre, le temps d’un hiver, entre Markus, un clochard inuit des plus pittoresques qui passe ses nuits dans une tente dans le boisé du mont Royal. Vers la fin, Proulx évoque aussi d’autres situations marginales : la jeune femme qui se met à porter le voile islamique par conviction, les déceptions amoureuses d’une lesbienne et d’un homosexuel. Le trois Hassidims sont en quelque sorte des immigrés dans leur propre pays. Ils doivent apprendre les langues officielles et les codes et les instruments de la culture contemporaine. C’est un apprentissage difficile à certains égards. Ils se rendent compte qu’il est difficile de rompre avec le passé. Les tentations d’y retourner, au moins dans sa dimension spirituelle, demeurent, obsédantes. Il y a aussi la culpabilité face aux proches qu’on a laissés. C’est le cas de Markus qui s’en veut d’avoir abandonné sa mère quand il a quitté la communauté hassidique. Pour Markus, qui est dans le début de la vingtaine, il y a aussi l’espoir de rencontrer la femme. Certaines, dont Leila, le font rêver, mais il n’est pour eux qu’un bon camarade. Il aura pourtant une semaine de pure bonheur érotique avec Raquel quand les deux se retrouvent seuls dans un chalet isolé dans les Laurentides. Cependant, Raquel le quittera peu après parce qu’elle juge que leur attachement mutuel ressemble trop à un retour à leur passé. Ils étaient en effet destinés à être mariés dans la communauté hassidique qu’ils ont fuie pour s’en libérer. Sa mère qu’il décide revoir en secret lui fera également comprendre qu’il n’y a pas de retour en arrière possible et qu’il doit assumer pleinement sa nouvelle vie. Au tout début de son arrivée dans la vie laïque, Markus est tellement désespéré qu’il envisage le suicide. Il est sauvé in extremis par l’intervention providentielle d’une femme porteuse d’un foulard jaune qui disparaît aussi rapidement qu’elle est apparue. Elle fera d’autres apparitions tout aussi fugaces par la suite. Markus ne réussit jamais à avoir un échange soutenu avec elle malgré son désir à cet effet. Il est aussi à la recherche d’un mystérieux Maître K., dont le lecteur se demande s’il existe vraiment et s’il ne s’agit pas plutôt du produit de l’imagination de Markus. Peut-être, Monique Proulx nous réserve-t-elle des explications à ce sujet dans une suite à ce roman.
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Jean-Claude Cloutier a commenté ce livre

L'Idée d'indépendance au Québec

Par Maurice Séguin
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Il s’agit de la réédition de conférences données par Séguin au début des années 1960. Ces conférences opèrent un rajustement de perspective très utile pour ceux qui ont l’impression que l’indépendantisme a commencé avec Marcel Chaput, le FLQ, le RIN et le PQ. Elles brossent à grands traits un portrait de l’indépendantisme québécois qui s’étale sur deux siècles soit des lendemains de la Conquête jusqu’au tournant des années 1960. Différents temps forts en faveur de l’indépendantisme sont aisément repérables au cours de ces deux siècles : la préservation de la nation canadienne (après la Conquête), la réclamation de pouvoirs d’autogouvernement (début du XIXe siècle, la tentation républicaine (1837-1838), l’attrait des États-Unis (vers 1860), l’opposition à la Confédération (vers 1865), et enfin des soubresauts interrompus par la Crise puis la guerre en 1922 et en 1936-1937. Cette fresque historique montre bien que l’opposition entre les indépendantistes et les partisans de la collaboration avec les Britanniques et les Canadiens-anglais a toujours été présent. Ces derniers, dont Étienne Parent et Louis-Hippolyte Lafontaine voyaient comme une grande victoire l’union des deux Canadas de 1840, même si celle-ci les privait d’une majorité en chambre. Ils y voyaient le gain de la responsabilité ministérielle et l’appartenance à un ensemble suffisamment grand et dynamique pour résister à la pression américaine. Selon les auteurs cités par Séguin, l’Union a mené à sa suite logique, la Confédération, et encore là les fédéralistes ont eu la naïveté de croire pendant des décennies que les Canadiens-français étaient des partenaires égaux dans ce pacte constitutionnel. Ils deviendront des fédéralistes dépités que la fédération de 1867 n’ait pas fonctionné comme elle aurait dû (p.91) Après s’être contenté de citer les écrits de différents auteurs, Séguin dévoile ses couleurs dans la dernière page (92) du recueil alors qu’il commente ce qu’est l’indépendantisme au moment où il prononce ses conférences: […] démasquer l’imposture de la tradition Lafontaine-Étienne Parent, ce bon vieux mythe d’une égalité possible entre les deux nationalités, ou mieux, de la possibilité pour les Canadiens français d’être maîtres dans un Québec qui demeurerait à l’intérieur de la Confédération. Le plus grand devoir, dans l’ordre des idées, est de dénoncer l’aliénation fondamentale, essentielle, dont souffre le Canada français. […] Un second obstacle provient de notre sort de nation annexée la mieux entretenue au monde. […] « Notre maître le passé » est une expression très juste. Mais, pour nous, depuis deux siècles, le passé a un nom propre. Et nos maîtres, les Anglais, ne seraient pas dignes d’avoir été nos maîtres pendant deux siècles s’ils se laissaient démolir facilement. Il est dommage que Séguin ne soit plus là pour ajouter quelques pages à sa chronologie de l’indépendantisme québécois. Quel lien ferait-il entre deux siècles d’opposition aux conquérants britanniques et la survie aléatoire du français dans un Canada actuel qui n’a plus rien de britannique et où la culture populaire est autant sinon plus déterminante que les dispositions constitutionnelles. Jean-Claude Cloutier 5 novembre 2022